Bitcoin, monnaie ou pas ?

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Depuis son origine, Bitcoin est considéré comme une monnaie, au moins par celles et ceux qui l’utilisent et en saluent l’innovation. Mais beaucoup de gouvernements refusent à Bitcoin et aux crypto-monnaies leur statut de monnaies légales, et même leur appellation de “monnaies alternatives”. Est-ce bien raisonnable ?

A ma gauche, il y a ceux qui y croient. Les précurseurs, les innovateurs, les entrepreneurs, dont la fine fleur de la Silicon Valley. “Bitcoin est la version numérisée de l’argent – une monnaie globale, purement numérique”, explique Peter Diamandis, fondateur de XPrize et de la Singularity University, qui détaille : “En son coeur, Bitcoin est une monnaie intelligente, conçue par des ingénieurs très visionnaires. Il élimine le besoin des banques, se débarrasse des frais de cartes, de conversion de devises, de transferts d’argent et réduit la nécessité des avocats. Que des bonnes choses”. “Le monde n’aura qu’une seule monnaie. Internet n’aura qu’une seule monnaie. Ce sera Bitcoin”, prédit Jack Dorsey, PDG de Twitter et de Square, estimant que Bitcoin pourrait supplanter le dollar dans les 10 ans qui viennent. Et pour Tim Draper, fondateur de la société de capital-risque DFJ (investisseur dans Skype, Tesla, Baidu), “Bitcoin est global, il peut servir de réserve de valeur. Dans 2-3 ans, il sera accepté partout pour les transactions”. “L’Inde devrait l’adopter comme devise nationale”, estime-t-il.

A ma droite, beaucoup de gouvernements et de banques (centrales ou non), qui rejettent l’idée que Bitcoin (ou d’autres crypto-monnaies) soit officiellement reconnu comme une monnaie. En mars 2018, la Banque de France précise : “Au plan juridique, les crypto‐actifs ne sont pas reconnus comme monnaie ayant cours légal, ni comme moyen de paiement”, et l’appellation “monnaies virtuelles” ou “crypto-monnaies” est un “abus de langage”. Si l’usage de Bitcoin est légal ou toléré dans la majorité des pays, beaucoup envisagent de légiférer et réguler les crypto-monnaies, leur accordant déjà des statuts divers et variés – mais rarement celui de “monnaie”.

Au milieu, les utilisateurs de Bitcoin et des 1560 autres crypto-monnaies, qui représentent à ce jour une masse monétaire de près de 200 milliards d’euros. On peut faire des donations à l’UNICEF en Ethereum, ou s’acheter une montre suisse en payant en Monero ou Litecoin. On peut réserver des hôtels avec Bitcoin sur Expedia, s’offrir un vol en parapente à Annecy ou un grand-cru de Bordeaux, et également payer avec des bitcoins, comme auprès de dizaines de milliers d’autres marchands physiques et en ligne. On peut aussi jouer, spéculer, investir, épargner, emprunter ou financer, en se reposant uniquement sur des crypto-monnaies. Mille et une façons de dépenser et d’utiliser des crypto-monnaies donc, en les traitant comme des monnaies, ce pourquoi elles ont été inventées.

 

Réinventer la création monétaire

Etonnant mais vrai : très peu de gens savent comment sont créés les euros ou les dollars qu’ils utilisent tous les jours. 

Contrairement à une idée reçue (très) tenace, les monnaies ne sont pas créées par des gouvernements et des banques centrales, mais principalement par des banques commerciales, via le crédit. “Quand une banque accorde un crédit, elle crée simultanément un dépôt équivalent sur le compte bancaire de l’emprunteur, créant ainsi de la nouvelle monnaie”, explique par exemple la Banque d’Angleterre, rappelant que “les banques centrales n’établissent pas le montant d’argent en circulation”. Ces banques centrales fixent simplement des règles générales, par exemple en agissant sur les taux d’intérêt ou en fixant des limites aux banques commerciales, fonction de leurs réserves. 

Si vous l’ignoriez, rassurez-vous (ou non), vous n’êtes pas le seul. En octobre 2017, un sondage effectué auprès des députés britanniques établissait que “seuls 15% des députés savent que la nouvelle monnaie est créée quand des banques accordent des crédits” : 60% se trompent dans leur réponse et 23% avouent même “ne pas savoir” comment se crée la monnaie. Shocking. Si 85% des représentants élus qui votent les lois d’une grande puissance économique mondiale ignorent d’où vient la monnaie, quid du commun des mortels ?

Quoi qu’il en soit, les monnaies comme l’Euro ou le Dollar sont donc créées artificiellement par des entreprises commerciales que sont les banques privées. 

Cela a de nombreuses conséquences. La première est que l’immense majorité de l’argent en circulation est virtuelle : à peine 10% des euros ou dollars existent sous une forme tangible de billets de banque et de pièces de monnaies. Sans être économiste, il me semble que ce principe de création monétaire n’est pas idéal :

  • Il est complexe, peu clair et pas vraiment transparent. Le citoyen ignore tout des mécanismes en place. Et tous les pays n’ont d’ailleurs pas les mêmes définitions des masses monétaires qu’ils utilisent. 
  • Il est imprévisible. Les masses monétaires fluctuent, au bon vouloir des banques et en fonction des conjectures économiques. En 30 ans, la masse monétaire du Dollar a été multiplié par 10. Qui pourrait prédire combien il y aura d’euros ou de dollars dans 10 ans ?
  • Il n’est sans doute pas totalement étranger aux crises financières récentes (Grèce par exemple).
  • Et il est par essence peu démocratique, comme l’exprime bien Pierre Noizat, PDG de Paymium : “le problème fondamental des monnaies centrales qui sont créées par l’émission de dettes est le privilège de la création monétaire donné exclusivement à des banques, organisées en cartel autour d’une banque centrale”.

Bitcoin et crypto-monnaies proposent une alternative bien différente à la création monétaire. C’est un véritable changement de paradigme, et c’est même peut-être là leur principal intérêt : la création de monnaie devient logique et transparente, assortie de mécanismes mathématiques inviolables et connus de tous. 

On sait comment et à quel rythme sont créés les nouveaux bitcoins (par minage), on peut voir tout ce qui se passe (tout est inscrit sur la blockchain), et le tout s’effectue dans un cadre pré-établi précis (le nombre de bitcoins en circulation ne dépassera jamais 21 millions, par exemple). La monnaie cesse d’être une boite noire manipulée (sans jeu de mot) par des banques commerciales, pour devenir un outil partagé, au fonctionnement déterministe, parfaitement documenté et entièrement public.

 

Le choix des mots

Toujours est-il que, pour la Banque de France comme pour beaucoup d’autres, Bitcoin n’est pas une monnaie. Et l’organisme recommande l’utilisation du mot “crypto-actif” pour désigner Bitcoin et toutes autres crypto-monnaies.

Le choix de ce terme me paraît discutable. Il masque la réalité constatée (beaucoup de crypto-monnaies sont bel et bien utilisées comme des monnaies). Il est vague, purement financier, et peu de gens en comprennent le sens. Et il brouille même la réalité technique dont il s’agit. 

Les anglo-saxons ont bien deux termes différents : “crypto-currencies” (crypto-monnaies ou crypto-devises, pour désigner des monnaies comme Bitcoin, Ethereum ou Litecoin), et “crypto-assets” (crypto-actifs, pour désigner des  valeurs d’échanges, le plus souvent dérivées des crypto-monnaies). 

Par exemple, le jeu CryptoKitties permet de créer avec la crypto-monnaie Ethereum des crypto-actifs sous forme de chatons virtuels. Ces chatons ont une valeur et un cours qui fluctuent en fonction de l’offre et de la demande, et sont échangés entre les joueurs. Ce sont bien des “actifs”, au sens financier du terme. Mais vous ne trouverez aucun commerce les acceptant comme moyen de paiement, et il est peu probable que vous puissiez un jour payer un café ou un billet de train en crypto-chatons. 

Il n’y a rien à gagner à choisir un mot-valise peu signifiant pour englober tous les systèmes d’échange de valeurs à base de blockchains, si ce n’est la tentative de rejeter la réalité des usages, et le bien-fondé d’une technologie qui vise précisément à transformer l’argent en imaginant de nouvelles monnaies.

(Pour ma part, je continuerai à décrire Bitcoin comme une “monnaie” alternative, et à utiliser le mot “crypto-monnaies”. Et j’espère que tous mes confrères journalistes en feront de même, s’agissant d’une expression qui s’est imposée mondialement dans les usages.) 

 

Parlons frais

A part ça, tous les coups sont permis pour tenter de convaincre que les crypto-monnaies ne sont pas vraiment des monnaies. Dans le document Banque de France, un point spécifique, parmi les trois censés prouver que “les crypto‐actifs sont bien moins efficaces que la monnaie qui a cours légal”, mérite qu’on s’y attarde. On lit que “les crypto-actifs induisent des frais de transactions démesurés pour de simples opérations de détail”. 

Frais démesurés ? Ah bon.

A part une anomalie de quelques semaines (en décembre 2017, les frais de transactions en Bitcoin se sont emballés, du fait de l’accroissement extraordinaire et très médiatisé de son cours, atteignant 55$ par transaction), tout au long de ses 9 ans d’existence Bitcoin a toujours été caractérisé par des frais de transaction très faibles, et même négligeables.

Aujourd’hui, et depuis plusieurs mois, tout est rentré dans l’ordre et les frais de transactions Bitcoin sont même au plus bas jamais constaté. Au moment où j’écris ces lignes, les dix dernières transactions Bitcoin enregistrées sur sa blockchain ont été assortis de frais compris entre 0.01$ et 0.03$. Tout au plus quelques centimes donc, pour des montants échangés entre 100 et 200$. Et le coût de transaction moyen pour l’ensemble du réseau Bitcoin (incluant des transactions de très gros montants) est, à ce jour (4/4/2018) de 0,9$.

En outre, Bitcoin s’améliore et se modernise constamment : SegWit (en cours de déploiement et déjà utilisé pour un bon tiers des transactions Bitcoin) et Lightning (en cours de tests et déjà partiellement utilisable) vont fortement contribuer à réduire encore les frais, tout en autorisant des transactions quasi instantanées, y compris pour des montants très faibles. Non seulement Bitcoin n’est pas du tout assorti aujourd’hui de frais de transaction “démesurés”, mais il le sera de moins en moins.

Et c’est encore plus vrai de la grande majorité des autres crypto-monnaies (ou “crypto-actifs”, pour la Banque de France), qui sont précisément caractérisées par des frais de transaction extrêmement faibles. Pour certaines qui visent à implémenter des solutions de micro-paiement sur le Web, c’est même la principale raison d’être. Les frais de transactions moyens constatés aujourd’hui pour ZCash ou BAT (Basic Attention Token) sont par exemple de 0,0002$ (2 centièmes de centime). D’autres vont même plus loin : avec Stellar (XLM), les frais sont de l’ordre d’un dix-millième de centime par transaction…

Dire que les frais afférents aux transactions en crypto-monnaies sont “démesurés” est donc une aberration. Et il est aujourd’hui possible, avec beaucoup de crypto-monnaies, d’effectuer des paiements infimes, que ne permettent aucun des dispositifs de paiement classiques.

 

Californie vs. France

Parmi les différentes tentatives des Etats et gouvernements pour intégrer les crypto-monnaies aux dispositifs légaux existants, le cas de la Californie me paraît très instructif.

Dès 2014, la Californie a reconnu l’usage légal de Bitcoin en tant que monnaie, et ce de la façon la plus simple du monde : la suppression d’un article de quelques lignes dans la loi définissant “l’argent légal” (“Lawful money”). Ce simple amendement visait ainsi à “spécifier que les monnaies alternatives comme les monnaies numériques sont d’usage légal”. L’analyse officielle du texte justifie la démarche, emprunte de bon sens : “les méthodes de paiement modernes se sont étendues au-delà des transactions classiques en argent liquide et en cartes bancaires” et, en particulier, “Bitcoin, une monnaie numérique (également appelée crypto-monnaie), a suscité récemment une forte attention médiatique, tandis que le nombre de commerces l’acceptant comme moyen de paiement se développait”.

Le contraste entre l’approche californienne et la France est donc tout à fait saisissant.

D’un côté, la Californie, moderne et pragmatique. Le législateur constate que Bitcoin et d’autres dispositifs alternatifs existent et sont utilisés comme autant de monnaies en bonne et due forme, tant par les marchands que par les citoyens, donc la législation est modifiée en conséquence. On constate la réalité d’une évolution (des technologies et des usages), et la loi s’y adapte.

De l’autre côté, la France. De rapports en discours officiels, et après plusieurs années passées à fantasmer sur les dangers hypothétiques de Bitcoin, on rappelle fortement et fermement que “la seule monnaie légale en France est l’euro”. On minimise, on dénigre, on combat. On défend jusqu’au bout le “vieux système”, en barrant d’un trait les innovations qui tentent de le moderniser.

Pragmatisme contre passéisme. 

 

Le grand décalage

En tentant de masquer (souvent maladroitement) la réalité de Bitcoin et des crypto-monnaies, les gouvernements prennent un risque : accroître encore un peu plus le décalage flagrant entre l’Etat et ses citoyens, entre législation et usages, entre discours officiels et attentes. 

Même en France, pourtant objectivement en retard sur le sujet, la prise de conscience citoyenne est bien réelle. En avril 2018, un sondage édifiant (et portant sur un vaste échantillon de 648.936 répondants) établit que plus de la moitié des Français (55% des femmes et 66% des hommes) seraient prêts à recevoir une partie de leur salaire en crypto-monnaies. Et 58% des 18-30 ans pensent que les crypto-monnaies remplaceront un jour les monnaies classiques. 

Un autre sondage, en novembre 2017, avait montré que pour près de la moitié des Français (46,8%), “‘Bitcoin est une technologie qui va changer le monde’ et modifier le rapport aux monnaies et au paiement”, comme le rapportait Les Echos. 

Même son de cloche ailleurs. En Corée du Sud, selon un sondage mené par la banque centrale (BOK), 40% des trentenaires connaissent les crypto-monnaies et un quart des personnes âgées de 20 à 30 ans comptent en acquérir. Au Japon, 14% des employés de 25 à 30 ans possèdent déjà des crypto-monnaies, tandis que 47% indiquent vouloir investir sur ce secteur. Quant aux Etats-Unis, un sondage de janvier 2018 auprès des possesseurs de Bitcoin montre d’une part qu’ils font davantage confiance à Bitcoin qu’à leur gouvernement, et d’autre part que si on leur donnait 1000$, “ils seraient trois fois plus enclins à les investir en bitcoins qu’à les placer sur leur compte bancaire” 

Tous ces signaux convergent. Et partout dans le monde, le nombre d’utilisateurs de Bitcoin est en forte croissance. A lui seul, Coinbase, un service américain de porte-monnaie en ligne Bitcoin, a dépassé le seuil de 13 millions d’utilisateurs en novembre dernier. Blockchain.info, autre fournisseur, compte lui 24 millions de porte-monnaies Bitcoin.

Est-ce le rôle du législateur d’expliquer à ces dizaines de millions de personnes que Bitcoin et crypto-monnaies ne sont pas de “vraies” monnaies, ni des moyens de paiement “officiels” et “admissibles” ?

 

En conclusion

Bitcoin a été créé pour devenir une monnaie, et prouve au quotidien qu’on peut l’utiliser comme tel. Considérer Bitcoin comme une véritable monnaie, et le désigner comme une crypto-monnaie, relève d’un choix pragmatique mais aussi politique. Chacun choisira son camp.

Il faut rappeler que Bitcoin n’est pas le fruit d’une entreprise, comme un nouveau Google ou Apple qui tenterait d’imposer un nouveau produit révolutionnaire. Bitcoin, protocole libre et public, n’appartient à personne, et appartient à tout le monde. C’est un bien commun, au même titre qu’Internet. 

Beaucoup de gens l’ont compris, et contribuent déjà à faire de Bitcoin une monnaie de fait. Ils expriment par là une conviction : l’Euro et le Dollar sont les monnaies des banques, Bitcoin est la monnaie du peuple. Avec Bitcoin et les crypto-monnaies, les gens se réapproprient leur argent, pour l’utiliser à leur guise, sans nécessairement passer par la case banque. Il ne tient qu’aux citoyens du monde de s’en emparer davantage, pour faire de Bitcoin la première monnaie universelle globale de l’histoire humaine.

Comparées à l’existant, les crypto-monnaies sont des monnaies plus efficaces, plus souples d’emploi, bien plus transparentes et largement plus en phase avec les besoins et les usages actuels. Les crypto-monnaies ne sont pas seulement des monnaies, ce sont de meilleures monnaies.

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