En finir avec la litanie “Bitcoin anti-écologique”

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D’innombrables articles de presse s’échinent ces derniers mois à démontrer que Bitcoin est anti-écologique. Le minage, qui sert à valider les transactions et sécuriser le réseau Bitcoin, serait une gabegie énergétique, susceptible de considérablement nuire à l’environnement. Pour certains, Bitcoin et autres crypto-monnaies représentent une menace écologique, et pourraient même destabiliser l’écosystème de notre planète en absorbant toute l’électricité mondiale. On nage en plein délire. Mais le pire n’est même pas là.

A la source du délire

Sans entrer dans le détail des estimations et calculs, l’immense majorité de ce que vous avez lu et entendu sur le sujet, et en particulier le chiffre (délirant) de “277 kwh par transaction Bitcoin”, proviennent d’une unique source : le site Digiconomist.

Les estimations publiées sur Digiconomist sont ainsi la seule et unique référence justifiant l’affirmation de PowerCompare que “le minage Bitcoin consomme plus d’électricité que 159 pays”. Les chiffres Digiconomist ont été repris partout dans le monde par plusieurs dizaines de médias, dont Business Insider, Motherboard ou Libération.

Et certains n’hésitent pas à en rajouter une couche.

Newsweek, se basant essentiellement sur Digiconomist, n’a pas peur de clamer (sans rire) que “le minage Bitcoin consommera toute l’énergie mondiale d’ici à 2020”.

(Bizarrement, l’article ne cite pas l’étude proposée sur Motherboard par un chercheur spécialiste des questions environnementales qui estime, lui, que “dans le pire des cas, la consommation du minage Bitcoin équivaudrait en 2020 à celle d’un petit pays comme le Danemark”. Avec des hypothèses plus optimistes, l’ensemble du minage n’induirait en 2020 qu’une consommation négligeable, comparable à celle d’une centrale électrique).

En France, les Inrocks se fend d’un joli brûlot anti-Bitcoin, annonçant que “Bitcoin est un danger pour l’environnement”, assorti d’un “coût écologique stratosphérique”. Tous les chiffres et tableaux cités proviennent, évidemment et sans exception, de Digiconomist, et l’article justifie son discours en citant Libération, dont l’article est lui aussi largement basé sur les données Digiconomist, graphes et tableaux à l’appui.

Vous aurez beau chercher,, il vous sera très difficile de trouver un article de presse sur ce sujet citant d’autres études que celle de Digiconomist.

A l’ère de la mono-source d’information

“Les estimations du site Digiconomist ont rapidement été acceptées comme parole d’évangile par de nombreux journalistes” – CNBC
Tout cela suscite un peu d’interrogation, au moins de la part de quelques journalistes. Sur le site de la chaîne TV financière CNBC, on s’étonne : “Malgré le scepticisme, les estimations du site Digiconomist ont rapidement été acceptées comme parole d’évangile par de nombreux journalistes, analystes et même investisseurs milliardaires”.

Parole d’évangile ? On aurait pu s’attendre, au sujet d’un dispositif complexe, existant depuis 9 ans et susceptible de changer à tout jamais le système monétaire et financier mondial, à une batterie d’études universitaires, de rapports précis et ultra-documentés aux résultats irréfutables. Ce n’est pas le cas. Tout ce volumineux discours alarmiste est quasi exclusivement basé sur une seule source d’information : Digiconomist. Incroyable, n’est-ce pas ?

Mais bon, après tout, ce site est peut-être sérieux, fournissant des résultats affutés produits par de nombreux savants, mathématiciens, ingénieurs et autres experts dans le domaine de la consommation électrique, et offrant donc un point de vue scientifique irréprochable sur la question. Très loin de là.

Mais qui est donc cet “incontournable” Digiconomist ?

Digiconomist est un site créé en 2014 par une seule personne, le Hollandais Alex the Vries, expliquant lui-même que c’était un “passe-temps” (“a hobby project”).

Après une formation “Economie et Business”, De Vries, âgé de 29 ans, a consacré l’essentiel de sa jeune carrière à la banque et aux établissements de crédit (ING, De Nederlandsche Bank).

Il ne peut donc se prévaloir d’aucune connaissance technique. Il n’est ni un spécialiste des architectures électroniques de pointe (ASIC), ni expert du minage, ni expert des questions énergétiques ou écologiques, ni même un scientifique. Juste un banquier inconnu, reconverti au consulting blockchain.

Qu’en pensent les (vrais) experts ?

Jugez plutôt.

Marc Bevand : “Les chiffres de Digiconomist sont sortis d’un chapeau (‘pulled out of thin air’) et issus d’une erreur de calcul, provenant d’une incompréhension de la part de leur auteur”.

Marc Bevand, ingénieur français, développeur informatique, ancien spécialiste de la sécurité informatique chez Google, a d’ailleurs publié sa propre étude sur le coût énergétique du minage Bitcoin (avec des résultats très différents de ceux de Digiconomist), et une autre expliquant les “hypothèses foncièrement erronées de Digiconomist”.

Elaine Ou (ancienne conférencière à l’Université de Sydney sur l’ingénierie électrique, ingénieur blockchain à Global Financial Access, chroniqueuse sur Bloomberg View), réagissant aux articles de presse basés sur les chiffres Digiconomist : “Les inquiétudes relative à la consommation énergétique de Bitcoin sont largement exagérées”.

Jonathan Koomey (chercheur et enseignant à l’Université Stanford, spécialiste du climat et des effets des technologies sur l’environnement) : “La méthode utilisée par Digiconomist est totalement non-fiable, aucun analyste crédible ne l’utiliserait en matière de calcul énergétique”. Il ajoute par ailleurs : “Je ne crois pas du tout à l’idée que Bitcoin pèse sur la demande énergétique globale. C’est une minuscule, minuscule fraction de l’ensemble de l’électricité utilisée par les data centers”.

Jens Malmodin (spécialiste du développement durable chez Ericsson Research, chercheur centré sur l’impact environnemental des technologies numériques et de l’électricité depuis 2005) : “Les chiffres de Digiconomist sont faux et irréalistes”.

En résumé

. La principale et quasi unique référence pour clamer que Bitcoin est exagérément energivore est un site amateur produit par une seule personne, un jeune ex-banquier sans bagage technique, entièrement basé sur des estimations grossières.

. Ces estimations sont largement contredites par de multiples experts, les jugeant très imprécises, exagérées et même complètement bidons.

. La plupart des médias se sont pourtant fait l’écho de cette étude non scientifique, amplifiant même parfois ses estimations, sans jamais (ou presque) citer aucun contradicteur.

. Réseaux sociaux et viralité ont fait le reste : imbéciles et détracteurs de Bitcoin (par intérêt ou par principe) ont transformé le sujet en mème viral, alimentant une thèse sans réel fondement – “Bitcoin, et les crypto-monnaies en général, sont anti-écologiques”.

C’est uniquement de cela dont il s’agit ici. Personne ne sait combien le minage consomme, et on ne peut faire au mieux que des estimations très imprécises, sur la base de nombreuses inconnues. Bitcoin consomme de l’énergie, comme tout autre technologie, sans que quiconque puisse assurer qu’elle pourrait avoir un quelconque impact sur l’écologie de la planète. Beaucoup pensent d’ailleurs le contraire, et estiment que Bitcoin pourrait en fait avoir un impact écologique très positif (j’y reviendrai dans un autre billet). Mais la conjugaison de mauvais journalisme et d’une volonté patente de dénigrer Bitcoin, ajoutés au viral et à la tendance naturelle des réseaux sociaux à véhiculer de la news fake et /ou racoleuse en ont fait un sujet.

La litanie “Bitcoin détruit la planète” n’est rien d’autre que ça : un nouvel (et triste) exemple de la capacité d’Internet à créer et faire survivre de fausses idées.

Un commentaire

  • Hum, oui si l’on raisonne en “valeur marchande”, le raisonnement tient bien et le papier (de blog toutefois) http://blog.zorinaq.com/bitcoin-electricity-consumption/ est convaincant sur ce point.

    Dans un avenir où nous cherchons à réaliser des opérations à moindre coût énergétique, ça tient moins bien. Il faudrait donc, éthiquement parlant, défendre l’idée que l’on peut faire baisser d’une certaine façon la consommation d’énergie en appliquant de manière efficace le Block Chain.
    Personnellement, je pense que l’application “Monnaie” ne fait pas partie des bonnes applications, mais je ne peux pas le montrer facilement. Ce serait une démarche éthique que de se poser la question.

    Dans tous les cas, j’apprécie que l’on fasse la lumière sur un “bruit qui court”. Maintenant, on sait que ça consomme beaucoup (quand même…), mais que tout est “relatif”. Prochaine étape, le bilan énergétique est positif (et il faut trouver la méthode scientifique pour le montrer….).

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