Bitcoin et les bandits

A en croire beaucoup de gens, en particulier la presse francophone, Bitcoin serait l’outil de prédilection des criminels. Cette monnaie électronique formerait un réseau obscure et peu recommandable, principalement fréquenté par de dangereux dealers de drogue, où le quidam ferait bien de ne pas se risquer. Pour divertissante qu’elle soit, cette vision des choses est outrageusement simpliste et dénuée de sens.

L’effet Silk Road

Il est quasiment impossible de lire un article relatif à Bitcoin et ne mentionnant pas Silk Road. Bizarrement, on croit bon d’insister lourdement sur l’existence de cette boutique spécialisée dans le commerce de substances illicites, en particulier les drogues en tous genres, et acceptant exclusivement les paiements en Bitcoin. Cette boutique, uniquement accessible sur le Deep Web, et dont l’immense majorité des internautes ignoraient jusqu’alors l’existence, a fait l’objet de plusieurs raids de la police, et quelques-uns de ces fondateurs comparaissent actuellement devant les tribunaux.

On pourrait s’étonner du fait que ne soient pas plus souvent mentionnées aussi quelques-unes des 100.000 autres boutiques acceptant Bitcoin, et commercialisant en tout légitimité des billets d’avion, des sushis ou des sièges pour bébés, mais passons.

Le fait est que servir – initialement – des causes peu recommandables est l’apanage naturel de toute nouvelle technologie et de toute innovation. Bitcoin n’échappe pas à cela. Il serait stupide de le nier : Bitcoin a été, est et sera utilisé par des criminels. Mais, en cela, la monnaie électronique ne se distingue d’aucune autre innovation.

Les criminels aiment l’innovation

Il faut insister sur cette évidence : toute nouvelle technologie, dès qu’elle apparaît, séduit instantanément deux types de personnes : des passionnés d’innovation (early adopters) et des criminels. Ces derniers, de façon prévisible, sont toujours à la recherche d’idées et de moyens leur permettant de mieux se dissimuler, de mieux s’organiser ou d’échapper plus facilement aux autorités.

Toute l’histoire contemporaine regorge d’exemples allant dans ce sens. Dès l’après-guerre en France, le célèbre Gang des tractions-avant utilisait les dernières Citroën, plus puissantes et agiles que les voitures de police de l’époque, pour échapper aux poursuites. Plus tard, la radio, le téléphone et, bien sûr, Internet ont tous été utilisés, dès l’origine, par les criminels de tous bords. A n’en pas douter, les criminels d’aujourd’hui utilisent des téléphones mobiles, des oreillettes Bluetooth, Wi-Fi, et toute autre technologie à leur disposition.

Au tout début du Net, au milieu des années 1990, d’innombrables articles de presse décrivaient le réseau comme un endroit dangereux, infesté de pédophiles et de maniaques. Quand les médias évoquaient le Net à cette époque, c’était le plus souvent dans le cadre de scandales ou d’actes criminels, allant de la diffusion de livres interdits à la traque de réseaux pédophiles. C’est exactement la même chose pour Bitcoin aujourd’hui, et le parallèle est d’ailleurs frappant.

Que ce soit pour Internet dans les années 1990 ou Bitcoin aujourd’hui, l’erreur de beaucoup de journalistes est la même : intentionnellement ou non, on participe à connoter négativement une technologie dès lors qu’il en est fait un usage moralement ou légalement contestable, en oubliant trop rapidement qu’une technologie est par nature agnostique vis-à-vis des usages qu’on en fait.

Même s’il était prouvé que la totalité des utilisateurs actuels de Bitcoin sont des délinquants, cela ne ferait pas de Bitcoin une « technologie de délinquants ». Une technologie n’est jamais « mauvaise » en soi, même si elle se développe par le biais d’usages regrettables. Au contraire, une technologie est neutre, quels que soient les usages qu’on en fait, et c’est encore plus vrai de Bitcoin, qui n’est à la base rien d’autre qu’un protocole d’échanges entre ordinateurs distants.

Le paradoxe du discours

L’argument selon lequel « Bitcoin est un outil de délinquants » est donc assurément réducteur. Il est aussi dépourvu de sens.

En premier lieu, tout ce qu’on dit sur Bitcoin pourrait également être dit de la monnaie classique, sous forme de billets et de pièces. Que je sache, le trafic de drogue existait avant l’invention de Bitcoin (en 2009) et les empires de la drogue se sont indéniablement bâtis davantage sur des billets (et des comptes bancaires offshore) que sur des transactions purement numériques.

Utiliser des billets de banque, qui sont également utilisés par des criminels, ne fait pas de vous un criminel. Il est pourtant possible que les billets en Euro qui sont dans votre poche en ce moment même soient un jour passés entre les mains des pires délinquants de la planète. Il en va de même pour Bitcoin. Utiliser Bitcoin pour envoyer de l’argent à vos proches ou faire du shopping sur le Web ne fera pas de vous un criminel. Caractérisé par des transactions sécurisées, rapides et à frais réduits, Bitcoin est simplement une nouvelle façon pratique et efficace d’utiliser son argent. Le constat que Bitcoin est – aussi – utilisé par des criminels est donc dénué de pertinence.

On peut d’ailleurs arguer que le fait même que Bitcoin soit utilisé par des criminels est en soi, précisément, une forme de reconnaissance de ses avantages et de son intérêt. Après tout, si des criminels organisés, dont l’unique motivation est (forcément) l’appât du gain, préfèrent Bitcoin à tout autre moyen de paiement, n’est-ce pas la preuve que cette monnaie est terriblement efficace ? Des dealers de drogue prendraient-ils le risque d’utiliser pour leurs transactions, de montants forcément plus élevés que la moyenne, un système peu fiable et mal sécurisé ?

Il y a un ainsi un étrange paradoxe, quand on écoute les détracteurs de Bitcoin, de les entendre d’une part critiquer Bitcoin et en particulier son « manque » de sécurité, et de l’autre déplorer qu’il soit utilisé par des délinquants. Si Bitcoin est si peu fiable, le commun des mortels (et les autorités) ne devraient-ils pas se réjouir de voir les criminels l’utiliser ?

Certains mettent alors en avant l’anonymat que procure Bitcoin, qui justifierait à lui seul son utilisation par des criminels. Il est vrai que créer une adresse Bitcoin ou installer un porte-monnaie Bitcoin sur un ordinateur peuvent se faire de façon anonyme. Mais, comme le savent la plupart des utilisateurs de Bitcoin, le réseau Bitcoin (et donc les transactions qui s’y déroulent) n’est pas 100% anonyme, loin s’en faut. Comment ces fameux criminels peuvent-ils ignorer ce fait, rappelé sans relâche sur la quasi totalité des sites consacrés à Bitcoin ?

Il existe de nombreuses autres crypto-monnaies, reprenant la plupart des principes de Bitcoin, mais entièrement basées sur la non-traçabilité des transactions, offrant ainsi un anonymat très largement supérieur à Bitcoin. Si j’étais un criminel à la recherche d’une crypto-monnaie idéale pour assurer des transactions illicites et couvrir mes méfaits, je ne choisirais pas Bitcoin.

Relativisons

Tout cela n’a donc pas beaucoup de sens.

Il est parfaitement absurde d’associer Bitcoin et criminalité, à fortiori à un moment où Bitcoin est en plein essor, matérialisé par des investissements pharaoniques et le soutien de personnalités de premier plan.

Cela ne repose sur rien, si ce n’est la difficulté que semblent avoir certains médias à comprendre la réalité de Bitcoin et des crypto-monnaies, ou la nécessité (fatigante) de générer du buzz à coups de pseudo-scandales. La réalité de Bitcoin est plus simple. Elle n’a rien de sulfureux, ni même de romanesque. C’est juste un nouveau moyen pour utiliser son argent, mis librement à disposition des internautes qui le souhaitent. On peut l’utiliser pour vendre de la drogue, ou pour tout autre chose.

Bitcoin fonctionne – et n’a rien de criminel. C’est une belle technologie, pleine de potentiel, et une monnaie d’un genre radicalement nouveau, dont on peut faire d’innombrables usages. Chacun de nous, internautes et citoyens, en fera ce qu’il veut.

L’argent n’a pas d’odeur. Bitcoin encore moins.


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